Saison 2026-2027
LA PROTECTION DES BIENS CULTURELS EN TEMPS DE GUERRE
Par Rana Kharouf, juge assesseure à la Cour National du Droit d’Asile et professeure à Sciences Po Paris
En partenariat avec la Croix Rouge Française

Protéger les biens culturels en temps de guerre : un enjeu de droit et d’humanité
Quand un conflit armé éclate, les regards se tournent vers les victimes, les combats, les destructions. Mais un autre dommage, souvent moins visible, frappe au coeur même des sociétés : l’atteinte aux biens culturels. Monuments, manuscrits, musées, sites archéologiques, ces traces matérielles de l’histoire deviennent des cibles. Les détruire, c’est tenter d’effacer l’identité d’un peuple. C’est pourquoi le droit international humanitaire (DIH) en fait un domaine de protection prioritaire.
Un cadre juridique ancien mais toujours essentiel
La pierre angulaire de cette protection est la Convention de La Haye de 1954, premier traité entièrement consacré aux biens culturels en cas de conflit armé. Elle impose deux obligations majeures : respecter les biens culturels, c’est à dire ne pas les attaquer ni les utiliser à des fins militaires, et protéger ces biens, notamment en préparant leur sauvegarde dès le temps de paix. Les deux protocoles additionnels renforcent la lutte contre le pillage et prévoient des mécanismes de responsabilité pour les États. À côté de ce traité, le DIH coutumier impose à toutes les parties à un conflit armé - y compris les groupes armés non étatiques - de s’abstenir de toute destruction, vol ou détournement de biens culturels. Cette règle s’applique dans les conflits internationaux comme non internationaux.
Quand la destruction devient un crime
Le droit pénal international a franchi une étape décisive en reconnaissant la destruction de biens culturels comme un crime de guerre. Le Statut de la Cour pénale internationale (CPI) incrimine les attaques contre des bâtiments consacrés à la religion, à l’art, à la science ou à l’enseignement, sauf nécessité militaire impérative. L’affaire Al Mahdi (CPI, 2016), concernant la destruction des mausolées de Tombouctou, a marqué un tournant : pour la première fois, un individu a été condamné uniquement pour atteinte au patrimoine culturel. Ce jugement a rappelé que ces destructions ne sont pas des dommages « secondaires », mais des attaques contre la mémoire collective.
Pourquoi la protection des biens culturels nous concerne tous
Protéger les biens culturels, ce n’est pas seulement préserver des pierres anciennes. C’est défendre ce qui relie les générations, ce qui permet la reconstruction après la guerre, ce qui nourrit l’identité et la dignité des peuples. Dans
un monde où les conflits visent parfois délibérément le patrimoine pour briser les communautés, comprendre ces règles est essentiel, pour les juristes, mais aussi pour le grand public (article 1 commun des quatre
conventions de Genève). Le DIH rappelle que, même en temps de guerre, certaines valeurs demeurent intangibles. La protection des biens culturels en fait partie. Elle n’est pas un luxe, mais une condition de la paix future.
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